LETTRE À LA PRÉSIDENTE DU CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME CONCERNANT LE PROJET DE LOI 20

Le 4 mars 2015


Madame Julie Miville-Dechêne
Présidente
Conseil du Statut de la femme
800, place D’Youville
3e étage, bureau 300
Québec, Québec  G1R 6E2


Madame Miville-Dechêne,

Comme des milliers de médecins québécois, c’est avec tristesse et surtout beaucoup de déception que j’ai pris connaissance du contenu de votre mémoire, et surtout de certains de vos propos, dans le cadre de consultations publiques à l’Assemblée nationale au sujet du projet de loi 20. Vous avez clairement, à cette occasion, pris position pour un projet gouvernemental qui s’attaque inévitablement aux droits des femmes en majorité, sous le prétexte que ces femmes qui ont étudié pendant de longues années et qui ont fait d’énormes sacrifices personnels bien souvent pour accéder à la profession médicale, gagnaient un revenu jugé élevé ! Donc si je suis votre logique, puisque les femmes médecins ont un revenu que vous jugez élevé, elles ne devraient d’aucune façon avoir besoin de s’occuper parfois de leurs enfants ou d’un proche malade ? Votre vision de la conciliation travail-famille, si je suis toujours votre logique, pour ces femmes qui ont commis le péché de réussir économiquement, c’est qu’elles devraient consacrer une partie de leur revenu à sous-traiter les soins à leurs enfants et à leurs parents ? Vraiment impressionnant comme approche pour le Conseil du statut de la femme….

De plus, votre appui indéfendable au projet mathématique et coercitif de Gaétan Barrette repose malheureusement sur de fausses prémisses. D’abord les femmes médecins, comme leurs collègues masculins, travaillent fort au Québec. Le temps partiel est l’exception et non la norme. On parle d’une lubie alimentée à coups de statistiques torturées et manipulées par Gaétan Barrette. Les médecins de famille notamment, assurent au Québec les soins de première ligne en cabinet dans la communauté, mais aussi en grande partie à l’urgence, en obstétrique, aux soins intensifs, en soins palliatifs et en soins de courte et de longue durée en établissement, entre autres. Ils sont collectivement disponibles partout sur le territoire 365 jours par année, 24 heures sur 24 ! Ils travaillent en moyenne plus de 215 jours annuellement, (sans compter le travail administratif et l’enseignement par exemple) et on parle rarement d’une journée de 7 heures ! Alors imposer arbitrairement des quotas et un fardeau supplémentaire à des médecins travaillant déjà fort dans ce contexte est contre-indiqué et n’offre surtout aucune espèce de garantie que l’accès aux soins sera amélioré. Au contraire, la seule garantie qui vient avec le projet de loi est plutôt l’apparition d’un danger important de diminution de la qualité de la médecine pratiquée au Québec.

Autre erreur fondamentale de votre part : penser que les patientes vulnérables auront un meilleur accès aux soins avec une éventuelle mise en vigueur de projet de loi 20, alors qu’au contraire ce sont nos concitoyens les plus vulnérables qui risquent d’être pénalisés par la mise en place d’une médecine de volume et de quotas (ou « fast food » si vous préférez) telle que souhaitée par Gaétan Barrette. Alors justifier, dans ce contexte, votre appui à l’attaque sans précédent dont sont victimes les médecins de famille au Québec, et particulièrement les omnipraticiennes, en brandissant un potentiel de meilleurs soins pour les femmes vulnérables, est gênant selon mon humble opinion et illustre une méconnaissance injustifiable des conséquences négatives bien réelles et prévisibles qui nous guettent si le projet de loi 20 devient loi.

Enfin, j’ajouterai que vous n’êtes sûrement pas sans savoir, que les femmes représentent maintenant plus de 50 % des médecins de famille au Québec et que plus de 75 % des nouveaux médecins de famille sont de sexe féminin. C’est là un accomplissement social formidable en soi qu’il serait juste de souligner à grands cris. On parle de près de 5000 Québécoises qui ont travaillé extrêmement fort pour avoir accès à une profession qu’elles adorent et qui donnent quotidiennement le meilleur d’elles même afin de prodiguer des soins de grande qualité à leurs concitoyens. Ces femmes se sont senties trahies par votre organisme la semaine dernière. Vous devriez les citer en exemple et comme des modèles au lieu de vous faire complice d’un ministre qui dénigre et méprise leur travail. Malheureusement, vous avez jugé que ces femmes, puisqu’elles étaient médecins, ne méritaient pas le droit d’être défendues. Ce faisant, je ne sais pas quels intérêts vous défendiez la semaine dernière en commission parlementaire, mais une chose est sûre, vous avez manqué à votre devoir de dénoncer un projet de loi qui s’attaque aux droits de milliers de femmes. 

Veuillez agréer, Madame Miville-Dechêne, mes salutations distinguées.
 
                                   

Le président,


Louis Godin, m.d.