DEVENIR LE MÉDECIN D’UN AUTRE MÉDECIN :
UN GUIDE POUR FACILITER LE SUIVI D’UN COLLÈGUE

La relation ne risque-t-elle pas d’être compliquée ? C’est entre autres pour répondre à ces questions que le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ) a conçu, avec la collaboration de la Direction de la santé publique de Laval(DSPL), la brochure Guide pour les médecins traitant des médecins. « L’idée du Guide était d’encourager les médecins à suivre des collègues. On voulait montrer que c’était à la fois pareil et différent du suivi d’un autre patient, explique l’un des auteurs, la Dre Sandra Roman,médecin-conseil au PAMQ et à la DSPL. Le médecin a ses particularités. Mais d’autres types de patients ont aussi les leurs. La prise en charge d’un collègue n’est pas si complexe que cela et peut être très valorisante. En même temps, c’est un geste de solidarité entre nous. Il faut que notre communauté s’entraide. »

Le document détruit le mythe du médecin mauvais patient. Le clinicien serait au contraire un patient motivé. Détestant être malade, craignant par-dessus tout d’avoir à arrêter ses activités professionnelles, il suit les recommandations qu’on lui fait. Le médecin est aussi un patient compréhensif. Se mettant à la place de son praticien, il est conscient de sa charge de travail et ne veut pas le déranger inutilement.

Mais peut-on suivre n’importe quel collègue ? Non. Il faut s’assurer qu’il y a une distance suffisante. Il est ainsi déconseillé de prendre en charge un confrère de sa propre clinique ou un clinicien avec lequel il y a un lien d’autorité, comme un chef de service. Un conflit d’intérêts pourrait apparaître si, par exemple, un arrêt de travail devenait nécessaire.



Donner un rendez-vous en bonne et due forme

Par où commencer ? Une fois que l’on a accepté d’être le médecin d’un confrère, il faut lui donner un rendez-vous en bonne et due forme, comme à tout autre patient. Dès le début de la consultation, on peut lui demander d’emblée ce qui l’amène. Les études révèlent que les cliniciens consultent peu de manière préventive et ont tendance à attendre l’apparition d’un symptôme préoccupant.

Comme d’habitude, il faut s’enquérir des antécédents familiaux et personnels. On doit aussi interroger le médecin sur sa situation personnelle et familiale. « Il ne faut pas présumer que tout va bien. Le médecin désire souvent projeter l’image qu’il a les différents aspects de sa vie bien en main », avertit la Dre Roman. Mais comme tout le monde, il peut avoir des problèmes familiaux, professionnels ou financiers.

Le clinicien traitant doit ensuite faire une revue des systèmes et tenir compte des facteurs de risque. « Il ne faut pas oublier ceux qui sont liés à la profession, comme le stress lié à la surcharge de travail, et au fait d’être médecin. Il ne faut pas hésiter à poser des questions à ce sujet », affirme la médecin-conseil.

Et sur le plan de la consommation de substances psychotropes ? Les médecins consomment moins
de drogues que le reste de la population, fument moins, mais prennent plus de médicaments d’ordonnance de manière inappropriée. Leur consommation d’alcool, par contre, est similaire à celle de la plupart des gens.

Puis vient le moment de faire l’examen physique. Cela peut créer une certaine gêne. « Ne minimisez pas le malaise que vous ressentez à faire un examen complet, car il existe ! Suivez les règles établies, sans hésitation (dépistage des ITS chez un médecin à risque, toucher rectal quand l’indication est là) », recommande le Guide. Chez le médecin plus âgé, il ne faut pas non plus oublier la possibilité de troubles cognitifs.



Diagnostic et traitement

On peut se sentir un peu embarrassé d’énoncer à un collègue un diagnostic qui semble évident. Néanmoins, il faut émettre clairement son opinion. Si l’affection est grave, le médecin peut devenir vulnérable et inquiet, comme n’importequel autre patient. Il faut alors le traiter comme un patient, et non plus comme un confrère.

Comme pour tout autre patient, il faut expliquer au médecin le plan d’évaluation, discuter du traitement, lui remettre au besoin une ordonnance et lui faire les recommandations habituelles, qui comprennent les conseils sur les habitudes de vie et les approches non pharmacologiques.

Il ne faut, par ailleurs, rien tenir pour acquis. Pas même que le médecin connaît les effets indésirables des médicaments qu’on lui prescrit. « Ça, c’est la pire chose, affirme la Dre Roman. Le problème de santé du médecin ne relève peut-être pas de son champ de compétences. Et ça fait du bien de se faire expliquer les choses comme à un autre patient. »

Et si le médecin demande qu’on lui prescrive un type de médicament plutôt qu’un autre ? « Ici, vous pouvez adopter une approche de collaboration, surtout pour les problèmes plus fréquents avec lesquels le médecin qui vous consulte est lui-même très à l’aise. Par exemple, s’il préfère une molécule plutôt qu’une autre pour traiter son hypertension, vous pouvez être souple, tant que vous restez fidèle à vos convictions », indique le document.

En fin de compte, il n’est pas nécessaire d’être un supermédecin pour suivre un autre clinicien. « Ce dont un médecin a vraiment besoin, c’est d’être reçu avec empathie, d’être écouté et de se sentir parfaitement à l’aise dans la relation thérapeutique », affirme la Dre Roman. Il ne faut toutefois pas oublier qu’il a quand même besoin d’être reconnu comme un médecin.

Rédigé par la Dre Roman ainsi que par le Dr Claude Prévost, de la DSPL, et le Dr Claude Rajotte, du PAMQ, le Guide pour les médecins traitant des médecins se fonde sur des articles scientifiques. « Même si le document est nourri de notre propre expérience de cliniciens, les informations qui s’y trouvent ne reflètent pas nécessairement des opinions personnelles. Elles viennent beaucoup plus de ce que la littérature nous enseigne sur la vision de la relation thérapeutique des médecins, sur ce qu’ils souhaitent, ce qu’ils trouvent facile ou difficile », dit la médecin-conseil.


L’Association des médecins omnipraticiens de Laval

La création du Guide est l’une des suites de l’enquête qu’avaient menée le PAMQ et l’Association des médecins omnipraticiens de Laval (AMOL) auprès des médecins lavallois en 2010. Le sondage révélait entre autres que seulement 36 % des cliniciens avaient un médecin de famille qui n’était ni un proche, ni un collègue travaillant avec eux. Le document a donc été conçu pour aider et encourager les praticiens à suivre leurs confrères.

Le Guide, dont le tirage est limité, a été distribué à l’assemblée générale de l’AMOL. « On espère que cela va susciter de l’intérêt, affirme le Dr Claude Saucier, président de l’Association. J’ai collaboré à ce guide. Il m’apparaît adéquat, simple, bien conçu, agréable à regarder et pas trop chargé. » Le document sera éventuellement envoyé à l’ensemble des membres de l’Association. Le PAMQ, de son côté, souhaite pouvoir l’offrir à tous les médecins du Québec.